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Papeterie Nostalgie, quand l’achat des fournitures scolaires me ramène 30 ans en arrière

Je viens de rentrer de l’épreuve annuelle de l’achat des fournitures scolaires. 

Passage obligé. Fait.

J’ai la chance d’avoir deux garçons. A chaque rentrée des classes je mesure mon bonheur quand ils me disent, saisissant à la va-vite la première trousse, le premier cahier ou le premier stylo venu “Celui là fera parfaitement l’affaire.” Tu es sûr que tu ne veux pas plutôt celui-ci ? Il est plus joli/efficace/pratique/ ” “Mais non maman, pffff… on s’en fiche.”

Oui, clairement, ils s’en fichent. A ce stade je me permets une petite remarque d’ordre subliminal dans l’espoir – on ne sait jamais, le hasard est si grand – que mes deux loups lisent le présent article dans les jours à venir : pourvu qu’ils portent plus d’attention à leurs cours et à leurs notes qu’aux achats de papeterie scolaire !!! Fin de la parenthèse.

Poursuivons.

En maternelle et au primaire, chez Gaillard.

Pour nos achats de fournitures scolaires, à Saint-Pierre, nous allions chez Gaillard, situé à deux pas de la papeterie actuelle, près du stade de l’ASSP.

Mes souvenirs de l’endroit sont un peu flous et pourtant je me souviens avoir beaucoup aimé ce “commerce”. C’était une sorte de magasin général avec de l’épicerie, de la quincaillerie, de la vaisselle, des bottes de pluie. Des trucs pas intéressants pour les petites filles, quoi. L’ensemble exhalait une odeur très caractéristique, dominée par le caoutchouc, qui restait accrochée sur nos achats pendant des jours. En septembre, il y avait un rayon papeterie qui s’ouvrait. A moins qu’il ait été là toute l’année, je n’en sais rien…

L’écossais de Clairefontaine

Mes souvenirs de l’endroit s’arrêtent au niveau des montres, ces comptoirs en bois vitrés, que Monsieur Apesteguy, le propriétaire des lieux, avait peut-être fabriqué lui-même. Du haut de mes 7 ans, j’arrivais juste à la hauteur des piles de cahiers. De brouillon, d’essai, d’écriture, de devoirs, de texte, … avec les indispensables tables de multiplication au dos. Contemplation et jubilation devant les couvertures des carnets à spirale Clairefontaine et leur impression en faux tissus écossais.

Les cahiers Héraklès, immanquablement, me plongeaient dans une longue réflexion quant aux raisons qui poussaient le héros grec de la couverture à adopter cette attitude martiale tellement inconfortable, le pied appuyé sur un rocher, l’arc bandé, prêt à tirer. Contre qui en avait-il ???

Je sais maintenant que ce logo était inspiré d’une sculpture d’un dénommé Bourdelle. Pour éviter toute dispersion des esprits, le dessinateur avait, lui, contrairement au sculpteur, pris soin, d’habiller son Hercule d’un petit pagne. Je lui en suis aujourd’hui reconnaissante. Qui sait quelles distractions son absence aurait alors pu engendrer ! Toutes ces générations d’élèves qui auraient fini au coin, ou chez le directeur, pour n’avoir pas pu résister à l’envie d’exercer leurs talents d’illustrateur sur l’entre-jambe hellénique. Le pagne était là, la pudeur était sauve et moi, tous les ans, je jurais à tous les dieux de l’Olympe et aux autres que mes cahiers resteraient aussi beaux, propres et lisses qu’à leur premier jour.

Ma promesse tenait un mois.

Ah ! C’était comme pour le petit bâton des pots de colle Cléopâtre ! (mais qu’est-ce qu’ils avaient avec l’Antiquité ???). J’ai toujours essayé de le garder propre, je n’y suis jamais arrivé.

Bref, chaque fin d’été, chez Gaillard, Monsieur Apesteguy, très droit et pour moi très très vieux – au moins 60 ans !,  voyait ainsi passer des ribambelles de “petits mousses”, je ne suis pas certaine que nous étions sa clientèle préférée. Même si nous étions surement assez disciplinés dans l’ensemble. Je me rappelle que je m’appliquais à déployer toutes mes compétences en matière de politesse pour tenter de le faire sourire. Je ne suis pas sure d’y être parvenue.

Peu importe, l’essentiel de mon attention était captée par les petites ardoises et leurs éponges, les crayons de couleurs et les cartables.

Au collège et au lycée : chez Trouvailles.

Puis en grandissant, mon pèlerinage annuel vers la Mèque de la papeterie m’orienta plus vers le centre ville. L’établissement pour lequel le mot “boutique” aurait été créé. Les gens de Saint-Pierre et Miquelon qui liront ceci ne pourront pas s’empêcher d’avoir un petit pincement au cœur en pensant à Trouvailles, qui a aussi disparu.

La Quintessence de la boutique : un établissement de taille modeste, où les étagères en bois verni succédaient aux meubles vitrés au fond en miroir. Et où fourmillaient mille et une merveilles qui nous donnaient envie d’épargner nos maigres économies pour parvenir à entrer en possession des trésors qu’ils contenaient.

C’est sûr, on trouvait là tout se qui se faisait de plus beau. Une caverne d’Ali Baba ! Et plus encore : pour les gens de ma génération, qui voyageaient peu c’était une véritable école du bon goût. Chez Trouvailles, on apprenait aux gens de Saint-Pierre et Miquelon, français du bout du monde, ce qu’était l’excellence portée par les fleurons parisiens : Hermès, Souleiado, Christofle, Baccarat, Descamps etc. On découvrait le luxe et le luxe, à Saint-Pierre et Miquelon comme ailleurs, se vendait très bien !

Le contenu de la boutique était tellement riche et surprenant qu’on avait l’impression qu’elle se nourrissait d’elle-même produisant comme par magie ici une girafe en cristal Swarovski, ou une grande boite de Caran d’Ache, là une enivrante bougie à l’orange confite et aux épices. Plus loin, dans un petit renfoncement près de la vitrine, parmi les ouvrages mis en avant, le dernier prix Goncourt et “Paroles” de Jacques Prévert. Des objets très disparates y apparaissaient d’un jour à l’autre, sans que jamais une seule fausse note ne fut commise. Les articles se jouxtant en une totale harmonie.

Deux femmes charmantes y régnaient. Mado, la propriétaire, à la grâce de cigogne, parangon de bon goût. Douce et tranquille, je ne l’ai jamais vue sans un long gilet que j’imaginais provenant de la laine de moutons des Highlands triés sur le volet. A ses côtés, la très chic Mme Cormier, son employée, très énergique et tout aussi efficace pour vous aider à choisir le sac à main qui vous irait ou le plat en porcelaine qui ferait plaisir à votre grand-mère.

Elles savaient comme un carré de soie est précieux, comme il faut de longues heures de manipulation et de réflexion et parfois plusieurs visites à la boutique pour choisir un sac à main Le Tanneur. Pour les plus jeunes, elles avaient compris que le choix d’un cartable Tan’s (avec sa trousse assortie) grévait lourdement le budget cadeau de Noël pour les parents mais qu’il assurait à son heureuse propriétaire un statut à la respectabilité inattaquable pour toute l’année à venir. C’était un achat important, qui engageaient de la 6ème à la seconde, il n’était pas pris à la légère !

C’est chez Trouvailles que j’ai acheté mes premiers papiers à lettres.

Enfant, j’étais une correspondante frénétique. Grace à Mado, j’écrivais uniquement sur du vélin surfin beige (ou bleu ciel, éventuellement) G. Lalo, plié avec soin et glissé dans des enveloppes doublées d’un papier de soie. Ultime raffinement. Je n’en ai jamais revu depuis. Ni l’un, ni les autres. Pour écrire:  Waterman, les plus beaux Parkers, et les plumes Mont-Blanc bien sûr. C’est de là que je tire mon amour immodéré pour les beaux stylos et les papiers raffinés.

Alors oui, je suis, certes, une nostalgique de nature. Trouvailles a fermé et on a perdu ces beaux produits, qu’on ne trouve plus nulle part ici maintenant. Ce n’est pas la faute des commerçants d’aujourd’hui, la clientèle a changé, le monde a changé. Quand on a demandé à Mado d’acheter 12 carrés Hermès du même modèle, elle a fini par ne plus en commander du tout … C’est comme ça …

J’écris aujourd’hui sur du papier recyclé 80 gr, bleu. Quand je vais chez Chapters, je me roule mentalement dans les Moleskines, mais ce n’est pas pareil. A l’occasion de voyages je flâne dans des boutiques de luxe standardisées qui n’ont plus aucun charme.

Je n’y achète jamais rien.

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